ERNEST PIGNON-ERNEST - EMPREINTES

Accueillir Ernest Pignon-Ernest (Nice, 1942) au Botanique n’était pas cousu de fil blanc. L’homme est très demandé, expose partout avec succès et, depuis sa grande Rétrospective du MaMac, à Nice, en 2016, son aura s’est encore amplifiée au point de le condamner à ne jamais pouvoir s’arrêter.

 

L’idée d’une exposition de Pignon-Ernest fut émise par Marie Papazoglou et l’artiste a rapidement admis le bien-fondé d’un retour à Bruxelles où il ne fut guère exposé. D’où l’événement que représente une plongée dans son univers si heureusement orienté pour la cause d’une humanité en péril.

 

Issu d’un milieu très modeste de Nice, Ernest Pignon-Ernest a, dès l’enfance, manifesté un don pour le dessin. C’est pourtant en autodidacte que, des années plus tard, il a surgi dans le domaine de l’art… par la tangente.

 

S’il s’essaya d’abord à peindre, très vite lui vint à l’esprit que vouloir peindre après Picasso relevait du leurre. La rencontre avec « Guernica » fut déterminante à cet égard.

 

Issu de la gauche, tout jeune éveillé à la cause du peuple, il s’est, un peu par hasard d’abord, engagé dans l’action dite artistique et de terrain.

 

Quand, en 1966, il apprend qu’à quelques bornes de son atelier de peinture de Méthamis, dans le Vaucluse, s’implantait, sur le Plateau d’Albion, la force nucléaire française, il décida d’agir, de réagir, autrement qu’en brossant une toile.

 

« Il m’a fallu quelques mois pour comprendre cette évidence qu’il ne m’était pas possible d’appréhender sur la toile ce qui se présentait là : ce tournant dans l’histoire de l’humanité. L’homme peut avec le nucléaire annihiler l’humanité, des centaines d’Hiroshima enkystés sous des champs de lavande. »

 

Et Pignon-Ernest de découvrir, à ce moment-là, ce qui fera désormais, sans encore trop bien le savoir, le suc et le sel de toutes ses interventions à venir : « S’est imposée cette évidence que c’était les lieux eux-mêmes qui étaient dévoyés et devenaient porteurs de ces contradictions, de ces tensions, de ce potentiel dramatique. Que c’était les lieux mêmes qu’il fallait stigmatiser. »

 

Au Plateau d’Albion, l’artiste agit par collage d’images au pochoir reproduisant la photo célèbre des lendemains d’Hiroshima et Nagasaki. Des pochoirs apposés sur les rochers et murs, routes, du Plateau d’Albion.

 

« Je n’ai pas mesuré alors quelle serait la portée de cette action. Evidemment, je n’ai pas pensé qu’inscrire ainsi une image d’homme à l’échelle un dans un lieu serait une espèce de permanence dans mon parcours à venir. »

 

Extraites du petit livre de « Conversation avec Ernest Pignon-Ernest » publié par les Editions Tandem à l’occasion de l’exposition du Botanique, ces réflexions permettent déjà de comprendre quel sera (quel fut) l’avenir du parcours créateur d’Ernest Pignon-Ernest pour un demi-siècle d’aventures à travers le monde.

 

C’est un résumé de ce parcours, en quelques temps forts, que vous propose l’exposition Ernest Pignon-Ernest du Botanique. Ayant abandonné le pochoir pour pouvoir intervenir de façon provocatrice et démultipliée dans les villes, l’artiste a choisi le recours à la sérigraphie pour le caractère éphémère que celle-ci implique : elle peut être déchirée, effacée aussi par le temps.

 

Et toujours au service de la dignité.

 

« Ce que je propose, c’est une intervention plastique dans le réel et les résonances symboliques, politiques, sacrées, mythologiques, événementielles, anthropologiques qu’elle suscite.

 

« Les expositions qui suivent ces actions (parfois à des années d’intervalle), je les conçois comme l’exposé de la démarche, le développé du processus. »

 

La liste de ses interventions est longue, de 1971 à 2015. Quelques-unes d’entre elles démontrent au Botanique le processus d’Ernest Pignon-Ernest quand il œuvre sur un site, de la recherche des documents historiques aux préoccupations des gens aujourd’hui, de la mémoire inscrite dans les lieux à la réalité de terrain. Des études et esquisses à la concrétisation suer place (de nuit et sans autorisation) préservée par les photos qu’en aura prises l’artiste au lendemain de ses collages.

 

Au Botanique, Ernest Pignon-Ernest privilégie des études et photographies de « La Commune », sa première intervention avec de grandes sérigraphies collées sur les murs de Paris pour le centenaire de la Commune, en 1971.

 

Le jumelage Nice-Le Cap, de 1974 : sa dénonciation en plein Apartheid ; s’y ajoute sa « Piéta africaine » à Soweto, en 2002. L’avortement, à Paris et Tours, en 1975. Pasolini, en 1980. Rubens, à Anvers, en 1982. Naples, 1988, 1990, 1992, 1995. Derrière la vitre, Paris, Lyon, 1996. Prison, Lyon, 2012.

 

Des portraits de poètes sont de la partie, Ernest Pignon-Ernest ayant toujours frayé avec eux. De Rimbaud, à Desnos, de Genet à Darwich.

 

Un grand moment de tension et d’émotion.

 

Roger Pierre Turine